Retour à S-21 avec Chum Mey, l’un des sept survivants du centre de tortures des Khmers rouges – Cambodge Post

Ecrit par: Krystel MAURICE

A Phnom Penh, Chum Mey devant le bâtiment principal de S-21, l’un des 196 centres de détention et de tortures des Khmers rouges. Photo réalisée le 26 avril 2009©Krystel Maurice

Les mains jointes en signe de bienvenue, Chum Mey m’accueille dans l’enceinte de S-21 où il a été détenu deux mois par les Khmers Rouges, juste avant la chute de Phnom Penh. Aujourd’hui âgé de 78 ans, il en est un des rares survivants. Combien d’hommes, de femmes et d’enfants, ont-ils été torturés dans cet ancien lycée de Phnom Penh que les Khmers Rouges ont transformé en antichambre de la mort de 1975 à 1979 ? Au moins 12 380 d’après les photos et documents retrouvés dans la prison, mais sans doute beaucoup plus puisque de nombre documents ont été perdus. Combien en ont réchappé ? Sept, ainsi que quatre enfants, dont on vient de retrouver la trace tout récemment.

S-21, aujourd’hui musée du génocide.

Je me remémore « S-21, la machine de mort Khmers rouge » tourné en 2002 par Rithy Panh. Pour la première fois, des anciens bourreaux de la prison étaient confrontés à deux de leurs victimes : Chum Mey et Vann Nath. Ancien mécanicien des Travaux Publics, le premier a été arrêté, puis torturé durant 12 jours dans la prison. Il est parvenu à échappé à ses gardiens en janvier 1979 lorsque les Khmers rouges ont battu en retraite devant les troupes vietnamiennes entrées dans Phnom Penh.
Vann Nath, lui, a été torturé à l’électricité à Battambang avant d’être emprisonné durant un an à S-21. Cet artiste n’a survécu que parce les portraits de Pol Pot qu’il était contraint de peindre en prison plaisait au tyran.

Je revois cette séquence dans laquelle les deux hommes revenaient à S-21. Premier retour dans cet enfer quitté il y a vingt–cinq ans. Je me souviens de Chum Mey devant le bâtiment central. La caméra filmait la douleur, les mots pour le dire ne venaient plus.
Chum Mey s’effondrait :
–C’est très difficile de parler, je n’y arrive pas. Nath, aide-moi !
–On a beaucoup souffert, n’y pense plus
–Femme et enfants, j’ai tout perdu
– Et les Khmers rouges encore vivants, qu’est-ce qu’on en fait ?
–Si je n’avais pas été détenu à Tuol Sleng, je n’aurais pas perdu ma famille
–Pourquoi est-ce arrivé ainsi ? On a tant souffert. On n’arrive pas à en parler, nous avons survécu. Nous avons une chance immense. De ceux qui étaient avec nous, il ne reste presque personne. Tous morts, des dizaines de milliers…

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Par la suite, Vann Nath, se remémorant ce qu’il avait vu et entendu a S-21, a peint des dizaines de scènes de tortures. Pour que l’oubli ne s’installe pas, pour que personne ne vienne jamais dire que l’horreur n’avait pas existé. Pour tenter de comprendre aussi. Une partie de ces toiles est aujourd’hui exposées dans la prison, transformée en Musée du génocide. Vann Nath sera aussi témoin au procès des Khmers rouges qui s’est ouvert en février.

Chum Mey, lui, a choisi de se porter partie civile. Sept ans après le film de Rithy Panh, le voilà de nouveau devant le bâtiment principal de la prison. Courtois, il se dit touché par le fait qu’une journaliste française ait souhaité le rencontrer. Il n’a guère changé sauf peut-être son visage, illuminé de temps à autre par un sourire doux. Les contours en sont plus arrondis aussi, les traits moins tirés.
Mais ce calme apparent fait rapidement long feu à l’évocation de l’horreur. « Je ne comprends toujours pas pourquoi ils m’ont arrêté. Quand je suis arrivée ici avec d’autres, j’avais les yeux bandés et les mains liées. Ils nous insultaient, nous tiraient par les oreilles pour qu’on avance plus vite. »

J’avais les mains liées, les yeux bandés, ils nous insultaient, nous tiraient par les oreilles pour qu’on avance plus vite…

Et de lui-même, Chum se plante aussitôt devant les marches d’escalier qui mènent aux cellules pour mimer la scène. Il place ses mains derrière le dos, comme si elles étaient attachées. La douleur se lit sur le visage, il grimace;  il est la victime. Puis il s’agrippe l’oreille et la tire du plus fort qu’il peut ; il veut convaincre de la brutalité de ses bourreaux ; il est bourreau.

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Je reste interloquée devant cette surprenante ardeur à revivre l’horreur. L’idée de prendre des photos ne m’effleure même pas. Il me regarde, saisit sans doute ma surprise, redescend aussitôt les marches et répète la scène. Je déclenche enfin l’appareil photo. Une fois encore, il grimpe l’escalier et répète les gestes, les siens, ceux des gardiens.

–Je montais l’escalier à tâtons, les yeux bandés. Comment monter ? Premier, deuxième étage, ils m’ont frappés, comment résister les menottes aux mains ? disait-il à Vann Nath sous l’œil de la camera de Rithy Panh. Les mots sont les mêmes, mais aujourd’hui, c’est aussi son corps qui revit le passé.Puis, à pas rapides, il se dirige vers les cellules, se glisse dans l’une d’elle et s’y assoit. Il montre la lourde chaîne à laquelle chaque prisonnier était enchainé, fais mine de s’y attacher. Une fois encore, je suis sidérée de le voir spontanément rejouer ce passé douloureux. La cellule est si minuscule qu’il est impossible de cadrer correctement l’ancien prisonnier à terre.

Il me tend une boite rectangulaire en ferraille, rongée par le temps: « Quand on voulait faire nos besoins, on devait demander et on nous amenait une veille boite de munitions comme celle-là.» Les bras écartés dans un geste d’impuissance, il ajoute: « Pourquoi, pourquoi tout ça ? Qu’est-ce que j’avais fait. Ils ont aussi tué ma femme et mon fils. Pourquoi tous ces morts ? ». Il se relève et poursuit : « Ils m’ont frappé durant des jours, arraché les ongles et briser les doigts, ils m’ont torturé à l’électricité. J’ai dû rédigé une confession de vingt-cinq pages dans laquelle j’ai reconnu être un agent de la CIA. Je ne savais même pas ce qu’était la CIA. »

Dans le documentaire du cinéaste cambodgien, Vann Nath lui montrait cette confession.
–C’est le cahier de tes aveux quand Rith t’a torturé. Il a noté toutes tes réponses. Il a écrit : « Histoire des activités de trahison de Chum Mey ». Tu laissais exprès trop de chutes en coupant le tissu. A la couture, ton groupe cassait trop d’aiguilles et brûlait les courroies. C’est pour ça qu’on t’a amené ici ? »
– Ce n’est pas la vérité, répondait Chum Mey. Ils m’ont tellement frappé que je n’ai pas tenu le coup. Alors j’ai répondu ça. Je n’ai pas tenu le coup ».

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– Tout ça n’a pas de sens. Si tu avais lancé une grenade dans l’usine, mis le feu à l’usine, ça aurait été logique. Mais dire que ça, c’est trahison ! Et tu as dénoncé beaucoup de personnes. Voilà les noms. Soixante quatre personnes .
– Ils me frappaient si fort que je ne le supportais plus. J’ai dit n’importe quoi, j’ai donné tout le monde. J’ai dénoncé les uns et les autres.
– Et si tu n’avais donné que quatre ou cinq noms ?
–Ça ne marchait pas.

Je propose que l’on se dirige vers un autre bâtiment, celui dans lequel est accroché la photo des quelques survivants de S-21. « A la chute du régime, en 1979, nous étions sept prisonniers survivants. Nous voilà tous ici sur cette photo. Nous ne sommes plus que trois encore en vie aujourd’hui, les autres sont morts depuis. Vann Nath, le plus grand, Bou Meng, le petit, et moi, ici à gauche. » Deux touristes pénètrent dans la salle. Chum Mey leur fait signe de s’approcher, indique par geste que c’est lui qui est sur la photo. Ils hochent la tête poliment et s’éloignent, visiblement incrédules.

Les septs survivants de S-21. Aujourd’hui, trois seulement sont encore en vie:Chum Mey, à gauche, le peintre Vann Nath, le plus grand et Bou Meng, le plus petit.Van Nath devrait témoigner au procès des Kmers rouges qui s’est ouvert le 17 février.

Chum Mey et Bou Meng se sont en outre constitués partie civiles. Photo du musée du génocide