L’Australie transfert ses premiers réfugiés à Phnom Penh

Ecrit par: Krystel MAURICE

Les bords du fleuve, le Palais royal, le monument de l’Indépendance, c’est ce qu’ont découvert vendredi après-midi les quatre réfugiés de Nauru, trois Iraniens dont une femme et un Rohingya de Birmanie, arrivés dans la matinée à Phnom Penh en provenance d’Australie. Un premier tour d’horizon à « connotation culturelle », comme le souligne une des employés de l’Office national des migrations (IOM).

Au terme d’un accord signé avec l’Australie en septembre dernier, le Cambodge a accepté de recevoir des migrants retenus à Nauru, un atoll situé à des milliers de kilomètres de la terre australienne sur laquelle ils rêvaient de s’installer. Un marché concocté entre les deux pays dans le secret avec à la clef une enveloppe de 40 millions de dollars australiens (31 millions de dollars US) offerts par Canberra. L’accord, vivement critiqué par l’Onu et les organisations de défense des droits de l’homme, porterait sur un millier de personnes, soit la quasi-totalité du camp de Nauru.
L’Australie a par la suite remis la main à la poche annonçant une rallonge de 15, 5 millions de dollars australiens pour la prise en charge de leur réinstallation.

Fuyant la guerre, l’oppression ou la pauvreté, ces migrants sont Sri-lankais, Afghans, Irakiens, Syriens, Somaliens, Iraniens ou Kurdes. En 2013, plus de 20 000 d’entre eux avaient tenté de rejoindre l’Australie par bateau. Canberra qui avait durci sa politique d’immigration les avait alors systématiquement relégués sur des Atoll du pacifique, à Nauru, ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée, deux états en grande difficulté économique. En échange de compensations financières, ces états ont accueilli la majorité des 20 000 migrants dans des camps ouvert à la va-vite.

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A Nauru, comme sur l’ile de Christmas ou à Manus, les associations de défense des droits de l’homme n’ont cessé de dénoncer l’insalubrité des camps et la dureté des conditions de détention des migrants dans ces pays eux-mêmes sous-développés. Nourriture insuffisante, manque d’eau, humiliations, agressions, mauvais traitements qui ont conduit à des suicides ou à des mutilations. Canberra qui avait signé une convention avec le gouvernement de Nauru s’était engagé à leur trouver un pays tiers. Deux ans plus tard, c’est à Phnom Penh que ces premiers réfugiés ont atterri.

Service après-vente

Pour l’heure, seuls quatre d’entre eux ont accepté de s’y installer. L’Australie n’a pourtant pas ménagé sa peine pour tenter de les convaincre d’entreprendre ce voyage sans retour. Des tracts ont été distribués dans le camp, vantant le régime prétendument  démocratique du Cambodge, la qualité des soins médicaux et du système scolaire qui y étaient dispensés. On leur a promis un compte en banque, des logements confortables, la possibilité d’ouvrir des commerces et de l’argent. Peter Dutton, le ministre australien de l’immigration, leur a fait miroiter des conditions de vie idylliques, au travers d’une vidéo largement diffusée.

A leur arrivée vendredi, le service après-vente de cet accord a été assuré dans les moindres détails. Les quatre volontaires ont eu droit à une visite médicale. De la nourriture iranienne et cambodgienne leur a été servie et dès cette semaine, ils se verront dispenser des cours de Khmer, ont indiqué des membres de l’Office international des migrations. Hébergés dans une vaste villa, au sud de Phnom Penh, ils sont d’après l’IOM, dans un « bon état d’esprit ». Mais l’Office, qui supervisera leur intégration durant un an, a d’ores et déjà prévenu les journalistes qu’ils ne seront pas les bienvenus. Aucune interview ne sera accordée et ordre a d’ailleurs été donné au garde en faction devant la villa de rester muet.

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Pour autant, l’accueil que ces quatre-là ont reçu, suffira-t- il à convaincre les autres réfugiés de l’atoll à venir s’établir au Cambodge ? L’avenir le dira mais l’attention rare dont ils ont fait l’objet semblait bel et bien relever d’une démarche commerciale. «Ces quatre migrants sont des cobayes humains dans le cadre d’une expérience menée par l’Australie», a réagi Phil Robertson, représentant de Human Rights Watch en Asie, rappelant le mauvais bilan du Cambodge en termes de respect des droits de l’Homme et d’intégration des demandeurs d’asile. Même réaction pour Amnesty International Australie qui a appelé Canberra à «cesser de transférer des demandeurs d’asile et des réfugiés vers des pays tiers où ils ne sont pas à l’abri des violations des droits de l’Homme».

Il reste que la réception qui leur a été réservée contraste singulièrement avec le sort de la centaine de Montagnards qui languissent depuis des semaines à Phnom Penh dans l’espoir d’un hypothétique enregistrement de demandeurs d’asile pour un pays tiers. « On en a marre des programme de réfugiés et des Montagnards. Ils ne nous intéressent pas, mais nous subissons des pressions », lançait la semaine dernière Khieu Spheak, le porte-parole du ministère de l’intérieur.

Sur la centaine de montagnards qui ont fui le Vietnam depuis octobre, seuls 13 d’entre eux ont à ce jour été enregistrés comme demandeurs d’asile. « Le HautCommissariat pour les réfugiés des Nations unies cherche un pays d’accueil pour ces 13 réfugiés, a renchéri Hor Namhong, le ministre des affaires étrangères. Nous pourrions avoir 50 000 ou 100 000 Vietnamiens demandeurs d’asile affirmant qu’ils sont des montagnards. Mais si nous les admettons à ce titre, alors 500 000 ou 1 million arriveront». On ne saurait être plus clair.

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Krystel Maurice